Christophe est pair aidant au CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale) de l’abej SOLIDARITÉ. Une histoire forte.

En 2014, un gros accident de la vie l’a obligé à lâcher la profession de chauffeur routier qu’il exerçait depuis 26 ans – et à lâcher beaucoup d’autres choses… C’est alors la prison pendant 6 mois, puis la rue, la vie « au ras du sol », les addictions (les drogues dures, il connait depuis sa jeunesse), et du bénévolat au sein du Secours Catholique, histoire d’aider les copains… « Bref, dit-il en rigolant, un bon CV pour venir ici ! » et un profil qui n’a pas échappé à Vincent De Coninck, actuel directeur de l’abej SOLIDARITÉ et, à l’époque, délégué du Nord/ Pas-de-Calais du Secours Catholique, qui lui a proposé de travailler au CHRS comme pair aidant *.

Son savoir, son écoute et sa disponibilité font mouche. « Je suis quelqu’un qui aime écouter et à qui on se confie ». Dans les foyers, le travail des éducateurs est lourd et complexe, ils manquent parfois de temps pour être au plus près des gens. « Les personnes me  considèrent comme l’un des leurs, sauf que je suis aussi quelqu’un qui peut leur apporter des réponses, être médiateur entre les éducateurs, prendre la parole à la réunion de travail hebdomadaire ou être le référent de certains ». Et il se sent d’autant plus légitime qu’aujourd’hui son contrat aidé, signé il y a 18 mois, va bientôt se poursuivre en CDI. Il pourra alors lâcher son appartement à Lens pour s’installer à Lille et travailler jusqu’à 21 h 30 ou les week-ends.

Les résidents du CHRS, ce sont ceux qu’il a côtoyés dans la rue… ou leurs frères. La drogue, l’alcool, Christophe sait qu’on ne peut pas sortir en sortir comme ça : « Quand tu tournes à l’héroïne tu ne peux pas faire des promesses. Avant, si j’avais 10 € et des courses à faire pour ma fille, j’allais plutôt les consommer ». De même pour l’alcool. Il comprend aussi qu’il n’est pas facile de tenir une chambre propre quand on a passé des années dans le désordre et la violence de la rue.

 Sa « saison en enfer » à lui, a commencé à Meurchin, il y a 7 ans. « Je me suis retrouvé dans la rue, un coup sous la tente, un coup dehors, un coup dans une maison abandonnée, puis j’ai filé à Paname. Le plus dur c’est l’isolement, les portes qui se ferment, les potes qui se débinent. Mais je me suis démerdé assez vite, je savais où prendre les douches, trouver des contacts. » Et surtout il est tombé amoureux.

Lui qui ne croyait plus avoir une autre chance, le voilà avec un travail qu’il adore – « Je serais prêt à le faire gratos » – et une jeune fiancée, Lula, avec qui il vit, depuis 2 ans, une histoire d’amour magnifique et atypique. Elle aime comme lui les « mots des maux » qu’elle accompagne à la guitare quand il chante.

Il est papa d’une fille de 23 ans, Stelah, qui est revenue le voir avec son fils sans qu’il lui demande. Quelle joie ! Il se réjouit aussi que sa maman de 83 ans vive encore chez elle, tranquille. Quand, au creux de sa nuit, il a été tenté par le suicide, c’est la perspective de la rendre malheureuse qui l’a retenu.

 « À 54 ans, ce travail, c’est un cadeau tombé du ciel, comme dit Higelin ». Higelin, un de ses grands frères. Tof (on ne l’appelle que comme ça ici) baigne dans la musique depuis l’adolescence, la musique des notes et celle des mots. Il est musicien, un de ces auteurs-compositeurs épris de poésie. Au sommet de son panthéon où apparaissent Ferré, Brel ou Brassens, il y a aussi Damien Saez, Hubert-Félix Thiéfaine et Shakaponk. Et plus haut encore, Rimbaud, dont il a fait tatouer le visage sur son bras, ainsi qu’une plume, synonyme de sa passion pour les mots : les mots de ceux qui ont choisi la liberté (dans ses trois heures quotidiennes de transport, Christophe lit et relit Sur la route de Kerouac ou Flash ou le grand voyage de Duchaussois, mais aussi Arthur Miller ; mais aussi ses propres mots, ceux qu’il écrivait régulièrement pour le magazine L’Apostrophe qui donne la parole aux plus démunis et ceux qu’il écrit et chante aujourd’hui sur sa vie et sur celle des gens « en galère », pour qui « Les nuits [sont] sans fin, et les journées sans thunes » (chanson Métro de Tof) ; et les mots de tous les amigos d’ici : « J’ai repéré des petits talents cachés. Peut-être pourra-t-on faire un petit truc musico-poétique ou relancer un atelier d’écriture, monter un spectacle dans une salle ou dans la rue avec quelques phrases à mettre à la mode du rap, créer un opéra-rock avec un conteur d’histoires et surtout mêler des gens différents ? »

 « J’adore écrire, c’est un truc de fou. J’écris dans le train et partout. Je ne peux pas m’en passer, je suis un amoureux des mots. »

Laissez-vous emporter sur la route des poètes avec Tof

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(*) La pair-aidance est une idée formidable présente surtout dans le domaine de l’accompagnement médical et psychiatrique (par exemple, dans la structure d’accueil Un chez soi d’abord https://abej-solidarite.fr/structure/un-chez-soi-dabord/). C’est une forme d’accompagnement par laquelle une personne s’appuie sur son vécu, c’est à-dire le savoir qu’elle a retiré de sa propre expérience difficile et/ou stigmatisante pour aider des personnes vivant des situations comparables. (Exemples : vie dans  la rue, précarité, conduite addictive, troubles psychiatriques…).

Marie de Francqueville, Mise en Mots