Sans l’atelier-mémoire de la clinique de la Mitterie toute proche, Jean-Alain, un des 25 habitants de la pension de famille de Capinghem n’aurait pu raconter son histoire. Trop d’alcool dans la vie de ce bonhomme de 69 ans. La mémoire lui est revenue, mais pas encore le sens de l’orientation, ce qui le rend incapable de se déplacer seul en dehors des chemins très familiers.

Mais, Jean- Alain,  dans la pêche, ce que vous aimez, c’est la surprise, non ?

Heureusement, L’ambulance ou les éducateurs de l’abej SOLIDARITÉ sont donc là pour l’emmener. Dans cette clinique où il se rend un jour par semaine depuis quatre ans, il profite aussi des temps de relaxation. Confortablement installé sur un fauteuil inclinable, il suit les injonctions douces de l’animatrice : « Imaginez-vous dans un lieu que vous aimez particulièrement » : Jean-Alain est sur le bord du canal de Seclin, pêchant avec son père ou des amis…

«  Eh les gars, v’la  le baron d’la Deûle ! »

Car la pêche était sa grande passion ; il aimait l’attente, et ne jamais savoir ce qui allait mordre.  La surprise, quoi. En vrai sportif, il rejetait ses prises à l’eau, après les avoir mises dans l’épuisette et posées sur le pesant.  Tiens, le voilà qui dessine, pour moi, sur un bout de papier, l’hameçon spécial qu’il utilisait pour ne pas blesser la bouche du poisson, un hameçon dont il limait le dard. Évidemment, pas facile de garder l’animal au bout de la ligne sans ce crochet, beaucoup s’échappaient, mais Jean-Alain lui n’en démordait pas ! 

Quand il descendait les quelques mètres qui séparaient le café du canal, son Q. G., les pêcheurs repéraient l’étoile de garde-pêche accrochée à sa veste et criaient : «  Eh les gars, v’la  le baron d’la Deûle ! ». Pour un homme qui s’appelle Rivière, avouez que ce n’est pas mal ! Au retour, le patron du bistrot rangeait le matériel de son ami, et tous racontaient leurs exploits et leurs prises avec force verres de vin. Le retour à la maison était toujours difficile.

Faut dire que son père ne lui a pas appris que la pêche ! Le jour de ses 14 ans, deux jours avant le certificat d’études que Jean-Alain aurait pourtant décroché sans problème, il a conduit son fils à l’usine, et, à midi, lui a servi, un verre de vin en guise de cadeau d’anniversaire. Quand sa femme a protesté,  il lui a dit : Tais-toi, il travaille, il a bien le droit à son verre de vin.

Même chose le soir, et tous les autres jours de la semaine. De quoi donner à son fils de dangereuses habitudes. Sauf au travail. Dans l’atelier de menuiserie où est fabriqué du mobilier pour caravanes, Jean-Alain, qui avait pris du grade au fil des années, pilotait de grosses scies. Là comme ailleurs, des affichettes indiquaient que « L’alcool est tristement interdit dans  l’usine » ! (selon le savoureux lapsus de Jean-Alain qui prononce difficilement certaines combinaisons de consonnes, alors, pensez ! strictement !).

Une petite croix dorée est posée  sur la table de son studio : « On n’y touche pas ! C’est un souvenir : je l’ai récupérée de la maison de mes parents. Mais moi je ne crois pas au Seigneur, j’ai eu trop de souffrances dans ma vie  ». 

Un jour – il avait une bonne quarantaine d’années – trois gendarmes l’ont demandé à l’usine. «  Monsieur Rivière ? Vous n’avez plus de maison… »  La maison  de ses parents, où il habitait seul après leur décès, était en cendres, ravagée par un incendie d’origine criminelle. Il y a tout perdu, meubles, souvenirs, papiers.  « Le début de la fin », comme il le dit lui-même. D’abord mal relogé dans un appartement insalubre, il est pris en charge par  les services sociaux avant d’arriver enfin, de foyer en foyer, d’association en association,  dans la pension de famille de l’abej SOLIDARITÉ. Il y a trouvé de la liberté, de la convivialité et l’aide des éducateurs, (Béatrice si gentille et Vanessa du-paradis)  pour beaucoup de choses de la vie courante. Il tient juste à mentionner un raté : lors d’une sortie organisée par l’abej SOLIDARITÉ à l’étang de pêche de Wahagnies, il n’a pas eu une seule touche, lui qui s’était vanté d’être un champion !  Il  a juré de ne jamais refaire ces sorties. Mais, Jean- Alain,  dans la pêche, ce que vous aimez, c’est la surprise, non ? Parions sur son humour que tous reconnaissent.

 « Quand j’étais jeune, j’étais méchant, je buvais trop » On a du mal à le croire tant il est aujourd’hui un homme jovial et bienveillant.  Son parcours thérapeutique à la clinique se termine normalement dans quatre mois, mais Jean-Alain aimerait continuer à y aller, ça le « défoule ». Il y compte bien, d’ailleurs. « Ils vont me garder, c’est sûr, car je suis un gars qui met l’ambiance ».

Marie de Francqueville

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