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Alexandre s’installe tranquillement à côté de moi et je sais que son récit sera organisé et clair.

Après le bac, il quitte le Burkina Faso, l’ancienne Haute-Volta, pour étudier à Moscou. À l’époque, le « regretté capitaine Thomas Sankara », président du gouvernement révolutionnaire, propose aux bacheliers de se former en agronomie dans le pays ami. Le jeune homme consacre une première année à apprendre la langue, puis cinq autres à devenir ingénieur agronome. « Mais pendant ma première année à Moscou, un coup d’état a eu lieu au Burkina et mon président a été assassiné. Tout l’espoir que le peuple avait mis en lui s’est effondré ». 

Rentré au pays en 1991, il est recruté sur un des « chantiers nationaux » créés pour absorber le chômage des jeunes diplômés. Des agronomes, des techniciens, des juristes,  des pharmaciens partent travailler la terre à plus de 300 kms de la capitale, alternant maraichage en période sèche, riz et maïs en période pluvieuse. Mais au bout de 5 années maigres,  il faut mettre fin à l’expérience de ceux qui en manquaient…

Il arrive en France en 2004. L’association Aïda de Wazemmes, l’accueille et l’aide à régulariser sa situation ; voulant se rendre utile, il y est bénévole pendant deux ans. Il fait venir son fils, Romaric, du Burkina.

 Dès 2006, il travaille ponctuellement à l’accueil hivernal avec l’abej Solidarité. Et en 2007, poussé par le directeur du centre d’accueil, il répond à une annonce de l’association. L’abej Solidarité recherche un agent d’accueil pour le site de la rue Solférino. Son dossier retenu, il est convoqué à un entretien d’embauche et en ressort serein, convaincu que s’il y avait quelqu’un à prendre, ce serait lui. Bingo, il intègre  « la grande abej ».

Depuis il est heureux de travailler dans une équipe où règnent l’écoute et la compréhension. Une vraie famille où il se sent épaulé, où on lui a fait confiance  malgré deux « handicaps » : « Je ne suis pas très fort en expression française, mais je me débrouille. Je n’ai pas de  formation dans le social, je viens de nulle part ». Il apprend sur le tas. Il sait aussi ce qu’il apporte : « Ça me touche, moi qui viens de loin, j’ai un autre regard. »

14 ans au même poste, et jamais deux rencontres semblables. « Imaginez les gens de la rue qui viennent, se confient à toi comme à un parent à part entière. Quelqu’un qui, sans te connaitre, te raconte toute sa vie, c’est fort ! » Dès l’ouverture à 8h jusqu’à midi, et de 13h30 à 16h, Alexandre accueille les hommes – et les rares femmes – et les oriente vers le bon service, le cabinet médical, l’aide administrative, le pôle logement ou simplement un peu de chaleur, la douche, le rasage, le café de l’amitié. Un temps de pause dans une journée dure.

Les familles sont guidées vers Éole, les primo-arrivants vers une autre structure, Coallia par exemple, qui accueille les demandeurs d’asile. Le mardi matin, l’accueil est fermé  au public, car c’est le moment de la réunion en équipe. L’accueil est ouvert les dimanches matins d’hiver.

Une histoire, surtout,  l’a ému, celle vécue en 2008 à l’arrivée à l’abej Solidarité d’un homme d’origine africaine, naturalisé français, âgé de 45 ans. « Il n’avait pas toutes ses facultés, mais je sentais qu’il était très intelligent. Je voyais l’alcool et la drogue le détruire, il se dégradait de jour en jour, ça me faisait si mal que j’ai appelé ses parents au Cameroun : ils m’ont supplié de le renvoyer au pays. Son frère, qui lui ressemblait comme un jumeau, a donc fait plusieurs fois le déplacement depuis la Belgique pour venir le voir et m’aider à organiser son rapatriement. Et un jour enfin, nous l’avons mis dans l’avion pour le Cameroun. J’en pleurais de joie ».

« On nait avec rien, il faut aller chercher ce que l’on veut ». Le projet de sa vie, c’est d’ouvrir un orphelinat au Burkina Faso. « Je m’y prépare, j’ai déjà le terrain, mais pas encore de collaborateurs. Je sais que je le réaliserai ».

Aider les enfants est un  désir très profond, venu d’une enfance où il a connu la souffrance et la misère. Son père étant décédé juste avant sa naissance, Alexandre est devenu très tôt, un enfant responsable qui ne voulait  pas causer de soucis à sa mère, ni lui coûter. Il a toujours été bon élève et a tout fait pour bénéficier toute sa scolarité d’une bourse. Il a d’abord rêvé de devenir un homme en uniforme, un gendarme par exemple, avant qu’un de ses grands frères lui dise  que « Les gendarmes ne font pas du bon travail, ils sont durs ». Son rêve change alors : il veut construire des maisons pour les pauvres. Lycéen, il donne bénévolement des cours de mathématiques, de biologie aux élèves les plus fragiles. Mais il ne veut pas  devenir professeur, il aimerait plutôt initier à l’agriculture, à l’irrigation … pour aider son pays à nourrir ses enfants.

Aujourd’hui, ses deux frères aînés sont décédés, c’est donc lui qui s’occupe de ses sœurs et de sa maman à qui il envoie régulièrement de l’argent. À 94 ans, celle-ci vit toujours au village, dans « la grande cour » qu’elle partage avec les autres femmes et un des enfants de son père polygame. L’avantage de la famille « à l’Africaine », c’est qu’on n’y est jamais seul.

Alexandre est citoyen du Burkina Faso, ce pays dont le nom signifie « pays des hommes intègres », il est aussi citoyen de France et du monde.

Marie de Francqueville (Mise en Mots)