27 janvier 2026
40 ans… déjà !
« Personne ne sait ce qu’on peut faire. Nous on le sait et on le fait. »
En 1985 Coluche lançait les restau du cœur avec cette phrase, en réponse à l’impuissance des politiques. Il n’était ni homme politique, ni travailleur social, juste un saltimbanque rempli d’humanité qui ne supportait plus qu’en 1985, dans un pays riche et développé, tant de gens aient faim.
En 1985 le pasteur David Berly et quelques personnes autour de lui ouvraient, à Lille, pour l’hiver le premier accueil de jour pour les personnes sans domicile. Ils n’étaient pas travailleurs sociaux, simplement ils ne supportaient pas qu’en 1985 dans un pays riche et développé tant de gens aient froid.
Le besoin était réel. A l’époque nul lieu d’accueil n’existait pour les personnes sans domicile en journée. Rien que la rue. Et cet hiver là il faisait froid, très froid.

Les deux premières campagnes hivernales ont permis d’accueillir, de réchauffer, de donner à manger, de soigner, et d’accompagner socialement des dizaines de personnes. Sans budget, juste des dons.
Une centaine de bénévoles d’horizons différents se sont relayés dans l’ancien bus à 2 étages qui servaient avant pour des dons du sang. Des entreprises ont apporté leur aide en nature : bungalows pour les toilettes, les douches et le stockage. Une voiture pour le ravitaillement et les accompagnement, des boissons, des produits alimentaires, le téléphone, l’eau, l’électricité.
Après deux campagnes hivernales, l’idée d’un accueil de jour permanent dans un bâtiment en dur est apparu comme une évidence. Nous n’étions pas du social, aucun de nous ne se destinait à ce projet professionnel, nous n’avions aucune légitimité, et nous l’avons fait. En 1988 ouvrait au 20 de la rue Ste Anne à Lille sans doute l’un des premiers voire le premier accueil de jour « global » en France. Un accueil inconditionnel toute la journée, la possibilité de se restaurer, se poser, se reposer. La possibilité de prendre une douche, se faire coiffer, voir un médecin, une assistante sociale, un conseiller pour l’emploi. Les premiers permanents salariés, des objecteurs de conscience dans le cadre d’un service national civil, et toujours de nombreux bénévoles. Pour financer ce projet et le pérenniser il a fallu trouver des financements, obtenir des subventions, taper aux portes, y aller au culot. Une gageure, un pari fou, une réussite.
Rapidement d’autres projets ont vu le jour : ateliers de réentrainement au travail (ce qu’on appelle aujourd’hui des Chantiers d’Insertion), lieu d’accueil pour les 18-25 ans sans domicile en problématique d’addiction ou de prostitution, service logement (sorte d’agence immobilière pour personne sans domicile), rénovation de courées pour en faire des logements adaptés, hébergement d’urgence.
Si l’accueil de jour était une innovation des centres d’hébergement existaient (l’Armée du Salut, des CHRS) mais pour la première fois des personnes sans domicile étaient hébergées en chambre individuelle, avec la clé de leur chambre.
Répondre à des besoins non pourvus, inventer des solutions adaptées, c’est certainement dans l’ADN de l’abej SOLIDARITÉ. Mais également accompagner les personnes sans domicile globalement et de façon coordonnée. Sorte de généraliste du social, spécialiste de rien essayant d’être utile en tout.
Aujourd’hui innover est très difficile. Pour obtenir un financement il faut rentrer dans des cases, justifier d’une expérience, être légitime. Je ne pense pas qu’il serait aujourd’hui possible de refaire ce « hold’up » social qu’était l’abej SOLIDARITE à la fin des années 80. Pour reprendre un slogan de l’époque nous « n’avions pas de pétrole » juste des idées. Et des solutions à proposer à des responsables politiques souvent démunis par ces problématiques. Tant au niveau local, départemental, régional, que national. Convaincus qu’il vaut toujours mieux s’adresser au bon dieu qu’à ses saints, c’est au plus haut niveau des différentes institutions que nous allions défendre nos idées et nos projets. D’amateurs troublions du social, l’abej SOLIDARITE a rapidement été reconnue pour son professionnalisme, son engagement, sa capacité d’innovation, sa réactivité, son efficacité, son efficience et sa rigueur de gestion. Dès lors nous avons participé à de nombreux groupes de travail, été sollicités pour être force de proposition tant au niveau local que national. De 1990 à 2010 la plupart des ministres des affaires sociales sont venus voir ce qui se faisait à Lille.
Pourtant malgré cette reconnaissance, obtenir les financement nécessaires étaient une croisade permanente. Les financements n’étaient alors faits que de multiples subventions ponctuelles précaires, des dizaines de dossiers chaque année. Convaincre, enfoncer des portes, défendre l’intérêt d’une action. Nous étions à découvert presque toute l’année, et chaque mois la question était « Vais-je réussir à payer les salaires, et convaincre le banquier de continuer à nous faire confiance et à prendre le risque ».
Il y aurait beaucoup à dire, beaucoup d’anecdotes à raconter. Aujourd’hui la situation est différente, pour une bonne part des financement plus pérennes ont remplacé cette course aux financements précaires.
Il est important de savoir d’où l’on vient, de ne pas oublier que rien n’est jamais acquis, de continuer à innover, à répondre à des besoins insuffisamment pourvus, et de continuer à croire que l’on peut déplacer des montagnes.







